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Concours - premiers résultats

, 13:54pm


Arzhel

Alpha 3

Je me présente, je m'appelle Alpha 3. Je suis un androïde alpha, la troisième édition des robots-caissières. Je travaille au Méga-Marché 10 dans la zone B-Sud. Cela fait huit ans que mon programme a été activé.

Chaque matin, je commence le travail à 5h. En arrivant, je me rends en caisse centrale pour charger l'intégralité des codes-produits du magasin, ce qui me permet de connaître instantanément le libellé exact de chaque produit, son poids, sa taille, son prix, et les éventuelles promotions qui lui sont appliquées. Je connecte mon scanner, mon lecteur de carte bancaire et de carte fidélité, et à 8h, je me place à la caisse que m'indique mon logiciel pour être opérationnel à l'ouverture fixée à 8h30.

Notre clientèle est très variée. J'aime bien voir arriver les différentes tranches de la population au fil de la journée. Les premiers, ce sont les robots domestiques, et les mères humaines. Les robots domestiques sont capables d'effectuer toutes les taches du quotidien, mais ce sont des produits encore couteux que seules les familles relativement aisées peuvent s'offrir. Ils coutent d'autant plus chers qu'en plus du robot lui-même, il faut acheter les logiciels de taches un par un. Il y en a un pour faire les course, un pour le ménage, un pour garder les enfants, un pour faire la cuisine. Récemment, nous avons eu des problèmes de vol avec l'un des modèles. Un Teta 78 a essayé de cacher une PS XII dans un de ses compartiment de stockage. C'est notre vigile, Capa 45, avec ses 12 paires d'yeux téléscopiques, qui l'a pris sur le fait. Après enquête, il s'est avéré que l'adolescent de sa famille humaine avait piraté un des logiciels compatibles et parvenait à passer des « commandes » au robot domestique. Je ne comprends pas la fascination des jeunes humains pour des machines aussi élémentaires que les consoles de jeu, ça reste un mystère.

Vers 10h, ce sont les humains d'un certain age, c'est-à-dire entre 60 et 95 ans. Ils se déplacent très lentement, ce qui laisse le temps de les repérer, et ils viennent souvent aux mêmes heures. A première vue, ce sont les humains les plus prévisibles, mais il ne faut pas se fier aux apparences.

Vers 12h, les salariés humains et androïdes viennent acheter leur déjeuner. En ce moment, on voit passer pas mal de Beta 12, 13 et 14. Ce sont les robots-batisseurs. Ils sont spécialement conçu pour réaliser toutes les phases de la construction d'un batiment. Un chantier vient d'ouvrir près du Méga-marché. Ce sont de grands amateurs de liquide de refroidissement, pour abaisser la température de leur moteur quand ils travaillent trop longtemps dans la chaleur. Ils sont aussi très friands d'anti-rouille et d'huile. A force de rester en extérieur, leurs articulations ont tendance à s'oxyder et à se gripper. Je les aime bien, ils sont toujours polis, et ne s'impatientent jamais dans la file d'attente.

Dans le courant de l'après-midi, les mères humaines réapparaissent, souvent accompagnées d'enfants en bas age, et beaucoup d'adolescents en groupes. En soirée, c'est le tour des couples, avec ou sans enfants.

Pour ce qui est du personnel du MégaMarché, je travaille avec 30% de robots et 70% d'humains, dont Capucine, ma collègue préférée. Au début de la Seconde Ere Technologique, période à laquelle la première version de mon modèle a été mise en circulation, les décideurs humains ont décidé de remplacer progressivement tout les gens travaillant dans la grande distribution par des machines telles que mon ancêtre. La décision a été appliquée, mais de nombreux problèmes sont rapidement apparus. La conception des robots ayant générée des dépenses importantes, il n'était pas envisageable de les retirer immédiatement. Il fallut trouver un consensus pour amortir les frais engagés. On nous a donc modifié et intégrés aux magasins non plus à la place mais en complément du personnel humain.

Je ne peux pas vraiment expliquer les raisons pour lesquelles je suis moins performant qu'un humain. Quand j'ai commencé, tout me paraissait simple. A chaque action que j'effectuais correspondait l'information adéquate dans ma base de donnée. En théorie, rien ne m'était impossible. Comme j'étais jeune et naif! Une caissière est bien plus que cela.

Pour vous faire comprendre le problème, il suffit que je raconte différentes sections d'une journée d'activité standard. Un client se présente à ma caisse à 9 heures 12 minutes et 47 secondes. Je prononce le « Bonjour » règlementaire. L'humain ne me réponds pas. Voilà la première incohérence de ma journée. Il m'a vu et entendu. Il a compris mon message. Il sait que la réponse adaptée à ce type de signal est « Bonjour », et sa condition physique lui permet de le dire. N'importe quel robot en code binaire est capable de gérer ce type de requête. Heureusement, mes collègues caissières humaines m'ont averti de ce type d'imprévu, et expliqué que certains individus souffrent de vices cachés. L'absence de « Bonjour » est un des plus courant. Une sorte de « bug humain », en somme...

Un peu plus tard, à 10 heures 21 minutes et 24 secondes, une série d'humains dits « agés »,s'alignent devant ma caisse, et mon appréhension monte. Pourtant, au début, je n'avais rien contre eux. Malheureusement, leur régularité rassurante est trompeuse. Il veulent parler! Je ne suis pas programmé pour cet exercice. Les discussions humaines sont tout simplement incompréhensibles. Il faut converser à propos de sujets anodins, sans lien entre eux, je suis totalement perdu. Et les choses tournent au cauchemar quand un vieil humain est insatisfait. Quand il cherche simplement une « discussion », il est encore possible de faire semblant de suivre, en intercalant quelques mots-clés dans la conversation, que Capucine m'a gracieusement mémorisé, comme: « Oui », « Non », « C'est vrai », « Je comprends », « Ah bon? » (ce dernier marche particulièrement bien!). Même si je déteste ce genre d'exercice sans fondement, cela peut très bien suffire pour tenir dix minutes de conversation, et se débarrasser en douceur de l'humain. Par contre, quand il a une plainte à formuler, il exige des réponses complexes à des questions que je ne comprends même pas. C'est alors qu'intervient Capucine. C'est dans ces moments-là que je remercie intérieurement le Dieu des humains de l'avoir mise sur terre, bien que j'ai parfaitement conscience que c'est le même Dieu qui est responsable de la présence des humains agés. Après huit ans de pratique de la caisse, je commence  à formuler moi-même des paradoxes humains.

A 17 heures 08 minutes et 14 secondes, un client dépose ses articles devant moi. Après le « Bonjour » réglementaire, je commence à scanner les produits. Pendant ce temps, le client va perdre le contrôle de son corps. Tandis que ses pieds restent fixes, son bassin commence à opérer un mouvement de type circulaire. Bien que l'homme soit responsable de ce déplacement, il paraît incapable de l'interrompre, et le haut de son corps oscille dangereusement. Sa main droite s'accroche alors fermement au bord de la caisse, tandis que son bras gauche se met à tourner en cercle concentrique pour tenter de rétablir l'équilibre.

Ce n'est pas parce que l'on est un robot qu'on est insensible face à un comportement inhabituel. Je lance automatiquement un scan de ma base de données pour trouver une explication. Quand je lance sciemment une recherche sur mon disque, c'est mauvais signe, puisque mon processeur met habituellement moins d'une seconde à m'envoyer la donnée dont j'ai besoin sans requête préalable de ma part. Malheureusement, quand l'information n'arrive pas d'elle-même, quelle autre possibilité me reste-t-il que d'aller la chercher? Pendant ce temps, l'humain s'est mis à produire des sons gutturaux. Je cherche de plus bel dans ma mémoire. J'ai terminé de passer les articles. J'annonce le coût total à l'individu et lui demande sa carte de fidélité. A cet instant, je passe en revue l'intégralité de ma base de données pour la troisième fois, sans succès. Les choses empirent quand je constate que la carte que le client vient d'insérer est invalide. Je cherche à présent simultanément l'explication du mouvement giratoire du corps du client, de la signification des sons qu'il émet, et  de la raison pour laquelle il m'a donné une carte invalide, trois informations dont les réponses sont introuvables. Avec un mauvais pressentiment, j'articule:
-Votre carte est invalide.
L'homme, toujours cramponné d'une main à la caisse, se tourne alors vers moi. Ses yeux me fixent, son bras part en arrière et revient à grande vitesse pour s'abattre sur le tapis de caisse avec fracas.
-Quoi? Comment ça, invalide?
Cette fois, j'ai compris les mots, une lueur d'espoir se profile. Je répète alors:
-Votre carte est invalide.
Le client prends alors une grosse voix, et redevient incompréhensible, bien que très audible. Je relis mon disque dur pour la cinquième fois. Mon ventilateur se met en marche.
C'est à ce moment que Capucine, qui travaille à la caisse à coté de la mienne, effectue un demi-tour sur son siège et lance.
-Robert, baisse d'un ton, s'il-te-plait. On n'est pas à la foire. Retire ta carte vitale du lecteur et paie ce que tu dois à ce pauvre androïde.
L'humain se redresse brusquement, comme aux aguets. Il sort docilement un porte monnaie et me tend un billet qui couvre le montant de ses achats. Après avoir reçu son rendu-monnaie, il me dit « Au revoir-Merci-Madame », et s'éloigne, ses quatre bouteilles de vin sous le bras.
Capucine me glisse: « T'en fais pas, c'est Robert. Il est un peu simple, mais pas méchant.

A 19 heures 49 minutes et 6 secondes, un couple se présente. Derrière un caddie chargée à 99% environ de sa capacité maximale, un couple d'une trentaine d'années est en pleine discussion. Une teinte légèrement cramoisie colore le visage de l'homme et de la femme. Chez l'humain, c'est l'indice d'un début de surchauffe interne. Le couple s'échange des messages tandis qu'ils commencent à vider le chariot. Je prononce le « Bonjour » habituel. Aucun des deux ne réponds, probablement absorbé par leurs échanges. La femme dit:
-Tu as encore oublié la liste. Je suis SURE qu'il manque quelque chose. Elle était sur la table basse BIEN en évidence. Quand je l'ai posé là, je t'ai dit: TIENS, voila la liste, SURTOUT prends-là avant de partir.
L'homme paraît esquisser une amorce de réponse, mais n'émet finalement qu'un bruit confus. Cela ressemble à un grognement étouffé. Pour vous donner une idée, j'ai déjà entendu ce type de son chez les animaux en état de stress, les chiens notamment. L'homme accompagne son feulement par des expressions particulières. Ses yeux se sont arrondis, et il les lève presque constamment au ciel. Sa bouche est amincie et tendue. Ses rides d'expression sont toutes apparentes. D'après mon analyse, le problème dans ce cas de figure est d'ordre langagier. Ces deux modèles ne sont pas compatibles, et ils ne semblent pas le savoir. En effet, la femme utilise un langage audio, composés de sons, tandis que l'homme utilise un langage faciale, qui consiste à contracter les fibres musculaires de son visage. La conversation continue:
-Et toi, manette de PSXII en main, tu m'a répondu QUOI, je te prie?
Nouveau râle indistinct de son interlocuteur. Je note au passage que le volume de l'émetteur audio de la femme souffre d'un dysfonctionnement puisqu'un mot sur dix émis par sa bouche est prononcé beaucoup plus fort que les autres. Bien que je sache que leurs tentatives de communication sont sans espoir, je me garde de leur expliquer pourquoi, contrairement à ce qu'aurait fait un Alpha 2. J'en ignore la raison, mais il est bien spécifié dans ma programmation de me taire tant que le client ne me pose pas directement une question.

A leur mise en service, les Alpha 1 scannaient les enfants présent dans les caddies et refusaient de les restituer tant qu'ils n'avaient pas réussi à lire leur code-barres. C'est pourquoi dans le programme des générations suivantes, l'obligation de scanner tout les articles présent dans le caddie a été modifié en l'obligation de scanner tout les articles non-vivants présent dans le caddie. Mais le pire restait à venir. Les Alpha 2 était de véritable petit bijoux de perfectionnement. En plus de couvrir les aptitudes de la caissière, ils pouvaient aussi assumer le poste de vigile, et délivrer les premiers secours aux humains en détresse. Dans la pratique, cela a généré des plaquages au sol de personnes agées sourdes qui ne répondaient pas à leur demande, ou d'intervention musclées sur des hommes « oscillant », tel le cas cité ci-dessus. Soit les mouvements inhabituels et les cris étaient interprétés comme une agression, soit comme un problème de santé. Après un certain nombre de massages cardiaques non-justifiés, les Alpha 2 ont rapidement été retiré de tout poste en contact avec la clientèle.

Au final, je pense que je serai l'ultime version des robots-caissières. Mon programme a été volontairement restreint, et je ne suis pas habilitée à travailler hors de la présence de mon binome humain, Capucine. En attendant le jour où je n'aurai plus mon utilité et où la grande distribution retournera à l'exclusivité des mains humaines, j'aime bien mon travail. Ce n'est pas une place facile mais j'éprouve une certaine fierté à travailler avec des caissières. D'abord parce que mes collègues me traitent en égal, alors que je suis loin de posséder toutes leurs aptitudes. Ensuite, parce que je pense que la classe des caissières est la forme la plus évoluée de l'humanité. En effet, une caissière à son poste de travail affronte successivement toutes les failles, les lacunes, les incohérences de son espèce. Je m'émerveille tout les jours en constatant que, pour chacune, elle a une réaction adéquate.

La différence fondamentale entre les Alpha 1, 2 et 3, c'est que seule ma génération possède une intelligence artificielle capable d'intégrer le concept de faillibilité humaine, c'est-à-dire que l'homme commet des erreurs par nature. Peut-être est-ce pour cela que je m'interroge souvent sur l'avenir de l'humanité, mais aussi sur son passé. Comment une race a-t-elle pu survivre aussi longtemps avec de si faibles capacités d'empathie et d'organisation? Mon intelligence artificielle me dit que l'existence immémoriale des caissières n'y est certainement pas pour rien.




La caissière de Tolkien
 

  Bienvenue dans la plus grande superéchoppe de la Terre du milieu ! Ici vous trouverez l’herbe à pipe la plus fine de la comté, les chevaux les plus robustes du Rohan, la dentelle la plus douce de Bree, les vins les plus épicés du Gondor et bien d’autres articles encore !

  Je m’engouffre sous l’enluminure du portique, direction les vestiaires. Je slalome entre les paquets de foule s’attardant devant les lettres « les plus magnifiquement calligraphiées de la contrée », selon Bilbon Sacquet, le grand patron. En chemin je croise, Galagilel, une elfe de Fondcombe qui n’a jamais trouvé de travail dans le tissage de la soie, et qui a dû provisoirement prendre une place ici. Elle vient de finir son service.

  — Méfie-toi, me lance-t-elle de sa voix claire. Il y a beaucoup de touristes aujourd’hui, ils sont particulièrement difficiles...

  Je la remercie pour l’information. Je l’aime bien, Galagilel. Elle est belle, et aussi très intelligente, compréhensive, agréable, aimable, sportive, parfaite... Finalement, non, je ne l’aime pas.

  J’insère ma fiche dans la pointeuse, et je rejoins mon casier. Je revêts ma longue veste rouge où le nom du magasin brodé d’or s’affiche un peu partout « Superéchoppe Bilbon », avec le slogan « Un service, un sourire ». Je place mon chapeau sur la tête. Voilà, je suis moche. Mais je ne me plains pas, les caissières de L’Elfe Bienfait doivent porter une robe ample avec des centaines de rubans tous salis ou arrachés au bout d’une semaine.

  J’espère que cette journée ne va être trop difficile...

  Bip Bip.

  J’encaisse une famille de hobbits aux visages joufflus. La moitié des articles posés sur le tapis sont des emballages vides. Ils ont déjà dévoré leurs courses. Ils me lancent des regards désolés et un peu gênés, je réponds par de grands sourires. La gourmandise des hobbits ne cessera de m’étonner...

  Soudain, sans crier gare, un nain à la barbe rousse surgit à côté de ma caisse. Il bouscule le père, plante sa hache sur mon comptoir et m’apostrophe.

  — Nous sommes infestés ! De nombreux orques ont envahi les couloirs de La Moria et nous n’arrivons pas à nous en débarrasser ! Balin, fils de Fundin, notre roi, a été attaqué !

  Sans lever les yeux devant tant d’impolitesse, je rétorque d’un ton automatique.

  — Le répulsif anti-orque se situe au rayon jardinage, avec tous les insecticides, juste à côté des produits d’entretien.

  La silhouette trapue s’échappe et s’enfonce dans les rayons. Pas de merci, pas de au revoir. Il va aussi falloir que le menuisier remplace la protection de mon coffrage. Les nains sont exaspérants à toujours planter leur hache n’importe où... 
 

  Il est quinze heures. Il y a moins de monde, les gens doivent lézarder sous le soleil estival. Je patiente tranquillement à ma caisse. J’en profite pour nettoyer le lait qu’un Touque de l’ouest de la comté a renversé.

  — Vous êtes ouverte ? me lance une grosse voix caverneuse.

  Je lève les yeux vers un homme, assez âgé, vêtu de haillons grisâtres et élimés. Ses cheveux et sa barbe grise sont énormes, ils touchent presque le sol. Il porte un immense chapeau pointu, et un bâton noueux. Il n’aurait pas cet air si négligé, j’aurais pu croire avoir affaire à un magicien. Mais non, le mage Saroumane vient régulièrement s’approvisionner en boules de cristal, et il est autrement plus élégant. Je lui fais un grand sourire.

  — Moi non, mais ma caisse oui...

  Ses sourcils broussailleux se renfrognent. Il dépose ses achats sur le tapis roulant sans me répondre. Il n’a pas l’air commode. Il marmonne d’étranges paroles, dans lesquelles il cite un pont de Kazak Dum et un Balrog, qu’il aurait prétendument réussi à vaincre. Il dit qu’il est devenu plus fort, et qu’il n’est plus Gandalf le Gris, mais Gandalf le Blanc. Il ne sent pas bon.

  Je scanne ses articles. Un long manteau blanc avec ceinture blanche. Un coffret de teinture pour cheveux et pour barbe avec démêlant... couleur ivoire. Et de la teinture pour cheval... blanche, encore.

  Et bien, il prépare une grande transformation, celui-là. Quand il aura fini, il ressemblera peut-être à Saroumane. J’espère qu’il va en profiter pour prendre un bain... 
 

  Bip. Bip.

  Dix-sept heures. Encore deux petites heures et mon service sera achevé.

  Client suivant. C’est au tour d’un elfe. Il pose une dizaine de barquettes de pains rassis sur le tapis. C’est marrant, je ne connais pas ce produit.

  — C’est du lembas, lance-t-il en observant ma curiosité. Trois bouchées effacent la lassitude des jambes du plus fatigué des voyageurs. Une bouchée comble l’estomac le plus affamé. Une miette apporte force et vigueur pour une demi-journée. Un soupçon permet de soutenir un effort continu de plusieurs heures...

  Je n’aurais jamais dû me montrer curieuse. Les elfes adoptent toujours ce lyrisme navrant des publicités ringardes.

  Il perce la barquette, émiette son pain et m’en tend un bout. Le geste est gentil, mais ça n’a pas l’air très bon. En plus, je n’ai pas faim.

  — Prenez, jeune cœur pur, cela vous ragaillardira l’âme.
  — Merci, mais j’ai bien mangé ce midi.
  — On ne ressent guère la lourdeur d’une nourriture faste quand on déguste le lambas.

  Je déplie timidement le bras, je goûte du bout des lèvres. Bof...

  Il a l’air satisfait, moi je ne pense pas que j’en rachèterai...

   
  Client suivant. Je ne lève pas les yeux, je lance un bonjour machinal. Les articles passent devant ma source de magie scanneuse.

  Une épée à lame échancrée, un long poignard courbe, une côte de mailles, un arc et des flèches, une fiole de poison. Intriguée, je relève la tête. Mince, c’est un Nazgûl. Je n’avais pas fait attention. Sa haute stature me domine complètement. Sa capuche cache son visage spectral. Je ne peux m’empêcher de fixer l’anneau maléfique encerclant au doigt. Dire qu’il était jadis un grand roi, et qu’il a succombé à la magie occulte de Sauron.

  — Je suis désolée, mais ce genre d’articles ne peut se vendre aux forces du mal.

  Je me prépare à appeler la chef de caisse, un spectre aussi puissant est capable d’engendrer un véritable scandale en moins d’une minute. Mais, étonnement, il s’affaisse.

  — Pour… Pour quelle raison ?
  — C’est le règlement. Les disciples du mal ne peuvent effectuer d’achats à caractères meurtriers depuis qu’un de vos collègues a massacré un groupe de touristes nains dans une superéchoppe du Gondor.
  — Ah... Je suis navré, je l’ignorais. Je dois replacer mes articles en rayon ou...
  — Ce n’est pas nécessaire, vous pouvez les laisser ici.

  Il repart en flottant mollement au dessus du sol. J’ai presque de la peine pour lui.

  C’est l’heure, je peux m’en aller ! Je demande au dernier client de dire à ceux qui le suivront que ma caisse est fermée. Il ne le fait pas et je dois informer une famille de nains de la situation. Ils ne manquent pas de souffler bruyamment en affirmant qu’ils sont là depuis quinze minutes. Mauvaise foi...

  Je me lève de ma chaise. Soudain, je vois la sécurité partir en courant au centre du magasin. Je penche la tête, deux hobbits sont en train de se battre à côté du manège à bijoux. Enfin, un hobbit et une créature grise et visqueuse qui ressemble vaguement à un hobbit. Je ne sais pas trop ce qui se passe, visiblement ils se bagarrent à cause d’un bijou. Une bague, je crois.

  La créature n’arrête pas de crier « mon précieux » « mon précieux ». La sécurité les sépare. L’autre montre sa main, et son doigt à moitié arraché. Je ne peux m’empêcher de faire une grimace. Je m’approche, je demande aux agents s’ils ont besoin d’aide, ils me répondent que la situation est sous contrôle. Un herboriste arrive déjà avec une trousse de premiers secours.

  Bon, j’y vais, cette fois.

  Je rejoins le vestiaire, j’enlève mon uniforme.
  Je suis crevée. Journée habituelle, avec son lot d’émotions quotidiennes. C’est cela, de travailler pour la Superéchoppe Bilbon. Un service, un sourire.



Isabelle

Un métier physique

Il y a bien longtemps, le monde comme nous le connaissons aujourd’hui n’existait pas. Il n’y avait pas la Terre, le soleil et les planètes, il n’y avait même pas la voie lactée pleine d’étoiles.
Il y avait le vide, et dans un coin du vide, un point. Un point tellement minuscule qu’il
n’existait presque pas.
Dans un coin du point, il y avait le magasin.
Quand j’ai commencé, les rayons étaient plutôt limités. Il n’y avait qu’une caisse et qu’une
caissière. C’est qu’il n’y avait pas beaucoup de place dans le point minuscule. Je ne vendais que des électrons, des neutrons et des protons. Je les rangeais par genre. Les neutrons étaient lourds et amorphes. Les protons, tout aussi lourds, étaient un peu plus positifs. Les électrons, quand à eux, étaient du genre surexcités et incontrôlables, ils ne faisaient que des bêtises.
Combien de fois n’ai-je pas demandé à un client de m’excuser de quitter la caisse pour aller remettre de l’ordre dans les rayons dévastés. A la longue, j’étais toutefois arrivée à les maîtriser en les enfermant dans un petit champ où ils pouvaient jouer à faire la course sans aller vagabonder n’importe où. Tout se passait bien dans ma petite routine. Les clients venaient acheter quelques protons, quelques neutrons, quelques électrons. Ils les emmenaient dans leur coin de point à eux et ils étaient contents.
Jusqu’au jour où un hurluberlu décréta qu’empiler dans son coin de point des électrons et des nucléons ne lui suffisait plus. Il eut l’idée d’en faire quelque chose. Il s’essaya à faire des assemblages. Il coupla pour commencer un neutron et un proton, ce fut un échec. Il proposa alors au neutron l’électron. Sans résultat. Mais quand il joint l’électron au proton, ce fut le coup de foudre. Alors tout le monde s’enticha de ces nouvelles recettes. Mon petit magasin fut pris d’assaut. En un instant, mon quotidien changea du tout au tout. Les cadences infernales commencèrent et bientôt, épuisée, je m’effondrai. Aujourd’hui, ils appellent ça un burn out.
Je ne fus pas la seule à accuser le coup : les nouvelles recettes de l’hurluberlu avaient eu pour effet de faire exploser notre petit point perdu dans le rien. De son idée farfelue était né l’univers, et rien ne pouvait plus l’arrêter.
Une fois l’abasourdissement général passé, ce fut le temps de la reconversion. Je passai alors à ma caisse des éléments tout préparés. Hydrogène en bombonne, plaquettes de carbone, soufre en poudre… Les bureaux d’étude derrière le magasin tournaient jour et nuit pour inventer de nouvelles recettes. Ils combinèrent plusieurs éléments et découvrirent ainsi quelques molécules aux propriétés intéressantes, comme le gaz carbonique combinant un atome de carbone et deux d’oxygène. Ou encore une substance très étrange consistant en un oxygène et deux hydrogènes qu’on appela eau.
Avec tous ces changements, la clientèle changea elle aussi. Nos anciens clients étaient
devenues de grandes galaxies et n’avaient plus envie d’acheter les nouveaux produits pour lesquels ils s’étaient auparavant engoués. Ils tournaient tranquillement loin de la grande agitation de l’innovation. A leur place, le magasin accueillit bientôt des individus beaucoup plus matérialistes et qui ne voyaient pas toujours plus loin que le bout de leur nez. Très vite, je devins experte. A la tête du client, je pouvais prédire le contenu du caddie. Les nébuleux achetaient plutôt de l’hydrogène et de l’hélium, des produits simples. Les petits durs au contraire, s’intéressaient aux dernières découvertes de pointe. Les oxydes de fer, de silice, d’aluminium, eurent un certain succès.
Alors qu’auparavant on n’avait jamais manqué d’électrons, de protons ou de neutrons, l’on
s’aperçut qu’il n’en allait pas de même avec les atomes et les molécules. On arrivait à
produire de l’hydrogène en quantité, mais certaines autres molécules demandaient beaucoup plus de travail et d’énergie. La rareté de certaines matières par rapport à d’autres se fit sentir.
Je fus rapidement aux prises avec des planètes mécontentes. C’était à qui exigeait de ce gaz noble qu’avait trouvé sa voisine la semaine précédente, à qui raflait tout le métal précieux au nez et à la barbe des autres. Alors que les autres clients se chamaillaient sur quelques produits clés, un des clients adoptait une attitude singulière. Il démontrait un enthousiasme tout particulier pour l’eau. A chaque fois qu’il passait à ma caisse avec les molécules choisies, il me disait d’un air malicieux « ça, ma petite dame, c’est l’avenir ».
Enfin un jour, rien n’alla plus. On vit paraître dans les journaux un gros titre « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Le magasin dut fermer. Chacun allait devoir se
débrouiller avec ce qu’il avait accumulé, et éventuellement faire du météori-troc avec ses
voisins. Le dernier soir, alors que je quittai en dernier le magasin, ayant consciencieusement compté ma caisse pour la dernière fois, je ressentis un immense vide se créer en moi. Après des ères d’errance solitaire, je n’étais pas loin de me laisser glisser inexorablement vers une dépression sévère, le trou noir. C’est alors que je rencontrai de nouveau le bonhomme bleu. Touché par ma situation, il m’invita à m’installer chez lui. Vous vous demandez peut-être qui je suis. La caissière du supermarché voisin, celle qui était déjà là dans votre enfance, celle qui vous sert encore aujourd’hui quand vous revenez au pays, c’est moi. Je fais mon métier, encore, le plus vieux métier du monde.



Nadia

Futuroshop
 

« Fini le temps où la caissière devait payer de sa personne à la caisse, aujourd’hui c’est le client qui paie l’addition. Depuis qu’on a été racheté par Flingomaniac, spécialiste du scanner automatique à distance, j’en ai dressé des clients et pas que des faciles : radins, dépressifs, branleurs, aguicheurs, aristos, bobos ou mémère à chien-chien, je fais pas dans la dentelle, moi…j’irradie ! Être debout à la sortie du magasin avec ce scanner géant, rechargeable instantanément avec une portée de dix mètres, ça me rassure totalement. Je me sens presque virile et pourtant je suis pas encore ménopausée. Dès le matin, je m’échauffe avec quelques étirements basiques et je m’entraîne en scannant le chien du gardien pour voir si le matériel fonctionne bien et si j’ai encore des réflexes. Le chien est un peu bariolé sur le dessus mais on voit encore que c’est un chien. Nan ! En vrai c’que je préfère c’est les petits vieux qui se collent à la grille dès 7h30 avec leur caddie. L’an dernier, le jour de noël j’ai électrifié la grille juste pour voir. Eh ben ! Tu me croiras si tu veux, mais les vieux se sont illuminés comme une guirlande, ça nous a fait faire des économies en électricité. Depuis, plus personne se colle à la grille et le directeur m’a récompensée pour mon travail préventif. Désormais, je suis la caissière attitrée au scanner géant de l’entrée principale, c’est moi qui surveille tous les allés et venus. Je vérifie tous les chariots et même ceux qui ont rien acheté.

L’autre jour, par malheur, j’ai croisé mon ex. Par malheur pour lui, je l’ai vu arriver vers moi, pétard je l’ai pas loupé, il doit encore courir à l’heure qu’il est, je crois bien qu’il a plus un cheveux sur le caillou, je lui ai fait une épilation intégrale, il l’a bien cherché, quand on était ensemble il faisait jamais les courses. En plus il m’a même pas dit « bonjour », ça lui apprendra à être poli. Le seul problème c’est la pause, cette putain de pause obligatoire qui sert à rien comme si 5 min d’arrêt allait me reposer. C’est scanner qui me calme.

Quand on me remplace, je me planque dans les toilettes, juste à côté et si y a un blème, je surgis. Pour la pause déjeuner j’ai résolu le problème, je mange un sandwich dans une main le scanner dans l’autre. Dès fois j’arrive même à réchauffer mon repas avec un coup de scanner. Une fois y a un p’tit malin qui a cru que je le voyais pas parce que j’avais la bouche pleine, il a essayé de partir en courant, je lui ai scanné le slip et tu me croiras si tu veux mais je te jure qu’il avait Johnny dans son slip. Le mec avait Johnny Hallyday dans son slip. Il avait le cul carré, y croyait que je le voyais pas. C’était de la 3D grandeur nature. Tout ce qu’il a gagné c’est qu’il s’est cramé le derrière, qui s’y frotte…Après, sur le coup de 15 h, t’as des mecs qui digèrent mal ou chais pas quoi, ils veulent mourir. L’autre jour, y en un qui a grimpé sur la rambarde réservée au personnel, il voulait se tuer. J’ai tout de suite mis les choses au clair, je lui ai dis qu’ici c’est moi qui suicide les gens et personne d’autre et que s’il avait un problème avec ça il pouvait bien aller mourir ailleurs. Ben il était dégoûté, il s’est tiré.
Tu vois, le scanner ça sauve des vies. On dit de la radio activité et des ondes mais c’est pas vrai tout ça, en vrai c’est que du positif. Vers 16 h y a les mémères à chien-chien dont le clebs confond mon scanner avec son os juste avant de finir défrisé. À 17 h, c’est la sortie des classes, y a des mioches partout. Le gamin est assis dans le caddie, il nargue sa mère enceinte jusqu’aux yeux, attrape mon scanner pour faire comme Robocop, ma main dérape et je finis par scanner le ventre de sa mère qui s’avère avoir ingurgité un pack de lessive et des DVD.
 
Mais le meilleur moment de la journée c’est la fermeture, y a toujours le dernier client qui traîne des pieds jusqu’à 22h30 alors que le magasin est déjà fermé et qu’il ne le sais pas encore. De son air enjôleur, il vient jouer les jolis cœurs même s’il a souvent dépassé la date limite, il se plante devant moi avec un regard vicieux, montre mon engin du doigt et me dit :
- Vous savez que vous ressemblez à Lara Croft, vous pourriez faire du cinéma.
Là je bouge pas, mon scanner le dévisage et j’ajoute :
- Ouai, t’as raison, tu connais Tomb Raider ?, puis je dirige mon engin vers lui avant d’ajouter : « C’est comme ça que tu va finir : raide dans la tombe ! ».

À ce moment-là, le type fait une sale tête et se barre, enfin normalement. De toute façon, t’inquiète pas, tu verras tout ça par toi-même, je te laisse le scanner ou laser comme tu veux, maintenant il est à toi moi j’ai été mutée à la direction, il paraît qu’on va adapter mes méthodes au département des ressources humaines. Et crois moi, j’en ai de la ressource ! Surtout n’oublie pas de dire bonjour, merci et au revoir en souriant. ».



Marie-Laure

Le Nazar’ Marketh


Mon ventre me pèse. Le bébé ne devrait pas tarder. Joseph voudrait qu’on parte ce soir, juste après la fermeture du magasin. Mais les clients sont encore si nombreux que je ne vois pas arriver la fin de la journée.

Depuis que Monsieur Kharoufh a eu l’idée de créer le Nazar’ Marketh, le magasin ne désemplit pas. Au début certains commerçants avaient crié à la mort du petit commerce. « Comment voulez-vous qu’un seul magasin puisse rassembler tous les étals de viandes, de fruits, de légumes et d’artisanat sous un même toit ? Et nous, qu’est-ce qu’on va devenir ? » Mais monsieur Kharoufh a su les convaincre :

-  Croyez-moi, ça fonctionnera comme un marché traditionnel, mais en mieux. Ce sera un genre de Super Marché. Vous ne serez plus obligés de passer toute la journée bloqués devant vos étals pour vendre vos produits. Je m’occuperai de la vente pendant que vous, vous poursuivrez vos récoltes. Vous verrez, tout le monde y gagnera.

Il y eut quelques protestations pour la forme, mais finalement, suffisamment de fermiers et d’artisans finirent par y trouver leur intérêt.
Depuis, le Nazar’ Marketh est devenu le lieu incontournable du tout Nazareth. Les gens accourent de toute la région. Même les soldats romains s’y pressent.

La grande innovation, c’est que les clients paient tout en une seule fois à la sortie. C’est moi qui tiens les cordons de la bourse. Ils essaient souvent de marchander, mais je suis intraitable. Je surveille leurs achats pour m’assurer qu’il n’y ait aucun vol. Et je leur fais tout sortir de leurs poches. Je suis d’une honnêteté scrupuleuse. Jamais une erreur dans mes comptes. C’est bien pour ça qu’on m’a choisie pour tenir ce poste. Monsieur Kharoufh me le dit souvent d’ailleurs :

-  Marie, vous êtes parfaite. Un jour, vous irez au ciel, c’est sûr.

Ca je ne sais pas. En attendant je vois défiler les clients. L’entrée et la sortie se font devant mon comptoir. Je leur rappelle qu’ils doivent se servir exclusivement des paniers en osier tressés placés à leur disposition pour faire leur course. Je finis par tous les connaître par leur nom, mes clients, et nous en profitons pour discuter.

- Bonjour monsieur Pilate, comment allez-vous ? Ah vous avez emmené votre petit Ponce aujourd’hui. Oui mon cœur, le puits à eau c’est par là.

Il est charmant ce petit Ponce Pilate mais c’est étrange cette manie de toujours vouloir se laver les mains. A son âge ! Il aurait des TOC que ça ne m’étonnerait pas. Je me demande ce que ça va donner en grandissant.
J’aime bien accueillir les clients. Je les renseigne comme je peux et je guide les petits nouveaux un peu perdus qui n’ont pas l’habitude de se servir tout seul.

-  Oui madame, allez remplir votre amphore au Puit-Automatique. Pour l’huile d’olive, vous trouverez des amphores pré-remplies. Sinon, c’est à la pompe. Demandez à l’employé libre service.

J’aime bien l’ambiance du Nazar’ Marketh. Les clientes profitent de leur course pour retrouver leurs amies et se raconter les derniers potins. Certains hommes viennent même simplement pour montrer qu’ils ont les moyens d’aller au Nazar’ Marketh. C’est devenu un lieu mondain. Pour rendre le lieu plus convivial, monsieur Kharoufh a eu l’idée d’organiser des semaines à thèmes. En ce moment, c’est l’ambiance « Holopherne », (le général assyrien décapité par Judith) avec promotions spéciales sur les têtes de chèvres. Il a même engagé des musiciens pour annoncer les offres exceptionnelles de la journée en chansons.

Parfois, il y a quelques incidents. L’autre jour, un client a voulu cacher des olives sous sa tunique. Le petit Judas l’a repéré tout de suite. C’est fou comme il a l’œil cet enfant. Il est adorable mais je me demande parfois s’il ne serait pas prêt à vendre père et mère pour être le premier à dénoncer ses petits camarades.
En tout cas M. Hur, notre gardien, a tout de suite réagi. Il a rattrapé le voleur avant qu’il ne franchisse les portes du magasin et l’a ramené à l’intérieur en le portant coincé sous l’une de ses aisselles.

Il est très fort M. Hur. C’est un ancien gladiateur à la retraite. Il s’est reconverti dans le gardiennage mais il est en train de monter son entreprise de livraison par char. Je crois qu’il voudrait bien que son fils, le petit Ben, prenne la suite.
En attendant, le voleur sera condamné au pilori. On ne plaisante pas avec le vol au Nazar’ Marketh.

Quand je ne connais pas le prix d’un produit ou que j’ai besoin de faire appeler quelqu’un, je souffle dans une petite trompette. Monsieur Kharoufh dit qu’il la tient d’un de ses ancêtres qui vivait à Jéricho. Je ne suis pas sûre que ce soit l’exacte vérité. Quoiqu’il en soit, à chaque fois que je souffle dedans, les vendeurs en libre service arrivent sur le champ.

Enfin, le dernier client s’en va. Je fais le compte de ma bourse et je confie le tout à Monsieur Piksouh, le comptable. Ensuite je nettoie les sols à grandes eaux.

Je retire ma tunique bleue et blanche, aux couleurs du Nazar’ Marketh. C’est monsieur Kharoufh qui a eu l’idée d’un uniforme. « Ca fait plus sérieux et ça donne beaucoup de chic. »

Joseph vient me chercher avec notre âne. Nous partons ce soir pour Bethléem. J’ai hâte d’y être. J’ai l’impression que mon petit Jésus ne va pas tarder. Je l’aime déjà tant cet enfant. Je sens qu’il va faire des miracles.

M. Hur est adorable. Comme cadeau de départ, il a fabriqué un mobile en forme de croix pour le petit. Quelque chose me dit qu’il va adorer. 

Monsieur Kharoufh me souhaite bon voyage. Et moi bonnes chances dans les affaires.

-  Ah me dit-il, les temps sont durs, il faut avoir le sens du commerce. Heureusement, il n’est pas encore venu le temps où l’on pourra changer l’eau en vin. Les clients sont obligés de venir faire leurs courses chez nous. Croyez-moi Marie, les super marchés, c’est ça l’avenir. Dans 2000 ans, on entendra encore parler du nom de Kahroufh !